Jouany Chatoux: consommons du CBD français!

Avatar
ParlonsCanna

Notre invité du jour est Jouany Chatoux, entrepreneur, agriculteur et militant pour une cause qui nous tient à cœur: la légalisation du cannabis et du CBD. Il est le boss de la Ferme bio de Pigerolles et aussi le fondateur et porte-parole de l’AFPC. Et ce n’est pas tout, car il a également fondé et préside Cannapole, un des premiers acteurs à produire et fournir du cannabis thérapeutique en France. Voici son parcours, sa vision de la filière, et son message pour la communauté.

Parles-nous de toi Jouany

Jouany, 44 ans, est originaire de la Creuse. Il habite sur le plateau de Millevaches en Nouvelle-Aquitaine, où il vit depuis 20 ans du métier d’agriculteur. Le Creusois dirige la Ferme bio de Pigerolles d’une main de maître, avec une production assez diversifiée et haut de gamme. La transformation, c’est mon dada dit-il. Dans son atelier, il transforme la viande en charcuterie de style italien et espagnole. Grâce à une mécanisation agricole qu’il a monté, il transforme aussi les déchets végétaux et la bouse de vache pour valoriser en chaleur et en électricité. Cette technique lui permet de développer de nouvelles productions comme le chanvre.

Pourquoi as-tu choisi la production de CBD?

Toujours à l’affût de nouveautés et de diversification, Jouany tombe sous le charme du CBD. D’un autre côté, il y a aussi le fait qu’il habite dans une région de 5 hab/km², où il n’y a que montagnes et désert alentour. Trouver du travail est compliqué, d’où l’intérêt d’une activité créatrice de revenus. En 2017, une opportunité s’est présentée dans le cadre du plan particulier pour la création d’une filière de cannabis médical pour la Creuse. Il s’agit d’un projet validé par l’ancien premier ministre Edouard Philippe.

Tous les voyants passent au vert pour l’agriculteur. C’est une grande avancée dans la structuration, la création d’emplois et de valeur ajoutée sur le territoire. Mais il pense qu’il s’agit tout de même d’une filière à part. En effet, le THC demande un investissement à la fois physique et financier, et aussi beaucoup de temps. Pour avancer sans attendre les autorisations médicales, il se lance en parallèle dans la production de chanvre CBD. 

Comment t’es-tu lancé dans le CBD?

Pour passer du THC au CBD, Jouany n’a eu aucun complexe. 

“Je suis quelqu’un d’ouvert d’esprit et je n’ai jamais été consommateur de THC parce que je ne le supporte pas. Par contre j’ai toujours été pro légalisation”.

La Creuse est aussi un territoire d’origine de production chanvre. Pour lui, c’est une plante historique. En revanche, la production de cannabinoïdes est une nouveauté. Il affirme avoir clairement profité du statut avec le plan particulier, et de la filière médicale pour mettre un pied dans la porte. Son départ dans le CBD a en quelque sorte bénéficié du soutien des autorités locales, entre autres celui du député Jean-Baptiste Moreau et d’Eric Correia. Il a également œuvré à médiatiser la chose pour gagner de la visibilité. Si l’on veut avancer, pas question de rester dans son coin. En France, il y a plusieurs initiatives et agriculteurs de chanvre, qui sont malheureusement disséminés. C’est ensemble qu’on peut faire le poids face aux grosses structures comme Interchanvre, dit-il. Dans cette optique, il a créé l’AFPC, afin de rassembler les producteurs de chanvre à vocation cannabinoïdes.

Quels sont les produits sous la marque de la Ferme de Pigerolles?

Depuis toujours, la ferme fait dans le circuit court et dans la transformation, avec une gamme assez bien diversifiée. Il y a les fleurs cristallisées, la résine, les huiles sublinguales et les cosmétiques. Toujours dans un état d’esprit bio, Jouany a également inventé le Binchotan, du charbon actif pour purifier l’eau. Tout ça, c’est transformé dans un labo et 400 m² et vendu à la ferme. La philosophie, c’est vendre du CBD en slow food. Contrairement au fast food, il s’agit d’une production en petite série et sans packaging tape à l’œil. Ce sont des produits artisanaux, réalisés par des maîtres d’art. Pour les trouver, ils sont vendus sur Organic Green Pigerolles, dans les boutiques physiques ou en ligne, les pharmacies et bureaux de tabac. 

Comment avez-vous réussi à vous placer sur le marché du CBD?

Jouany raconte que ça n’a pas été facile de se développer à cause de la législation. Aller chercher du CBD dans un pays où c’est légal et normé est beaucoup plus facile. Les opérateurs ont la peur au ventre parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils ont le droit de faire ou pas. Les agriculteurs sont assez embêtés d’être bloqués sur un taux de THC à 0,3%, et de ne pas avoir beaucoup de choix variétales. Selon lui, ils ont eu de la chance à la ferme parce qu’ils sont proactifs et militants. A l’AFPC, ils militent justement pour lever ces freins, et accompagner les adhérents en cas de problèmes judiciaires. L’objectif est d’être libres et compétitifs avec nos voisins européens.

Comment s’est structurée l’AFPC?

L’Association Française pour les Producteurs de Cannabinoïdes est debout depuis un an et demi. La structuration se fait au fur et à mesure avec divers services et solutions. Par exemple, sur des achats groupés de graines du catalogue européen ou de matériels spécifiques, et aussi par la mise en place d’un pôle juridique. Jouany confesse que même s’il n’ont pas officiellement le droit de les utiliser, il y a quand même des graines hors catalogue. Si on veut être compétitif, on n’a pas vraiment le choix. C’est l’hypocrisie totale dans le système, ajoute-t-il. 

Les graines autorisées en France sont à la base faites pour produire des fibres de chanvre textile. Elles ne sont ni adaptées ni stables pour le CBD, et n’ont même pas assez de cannabinoïdes à extraire pour être rentables. Or, les autres graines du catalogue ont des taux élevés et sont utilisées dans d’autres pays d’Europe. Les agriculteurs Français voudraient avoir ces graines-là mais n’y ont pas droit. 

Paradoxalement, 80% des fleurs et autres produits qui entrent sur le marché français ne sont même pas issus de ce catalogue. Pourtant, ils arrivent bien certifiés. Dans les faits c’est illégal, mais sur le papier, c’est légal. 

Comment arrivent- ils à tricher sur le taux de CBD?

C’est un jeu d’enfant pour les pays où c’est le festival chez eux. Ils font ce qu’ils veulent et arrivent chez nous avec de meilleurs produits. En France, on ne peut pas se permettre de tricher car la filière est super contrôlée. Face à cette concurrence déloyale, on ne peut que demander la restructuration. Selon Jouany, l’État devrait soit interdire l’entrée et la vente de produits étrangers, soit autoriser les agriculteurs Français à vendre et à être compétitifs.  

Pourquoi la France est en retard?

Historiquement, la France était un gros producteur de chanvre. Depuis la prohibition instaurée par les américains, beaucoup de choses ont changé. Quand ils ont voulu interdire la production en Europe, des pays se sont battus en jouant sur la génétique afin d’avoir très peu de THC. Ensuite, le chanvre et le cannabis ont été dissociés comme deux plantes différentes. Aujourd’hui encore, la classe politique est restée sur cette idéologie faisant du cannabis une drogue. D’un autre côté, les réfractaires historiques veulent préserver le marché du chanvre pour le textile et les biomatériaux. Ils refusent le CBD par peur qu’il ne nuise à la filière industrielle. Cette alliance entre les deux pôles fait traîner les choses, malgré que la plupart des députés soient pour une avancée. 

En gros, il s’agit d’un blocage purement idéologique et d’un problème de lobbies venant des industriels. D’après Jouany, ils veulent mettre le grappin dessus. C’est vu et revu avec l’arrêté de l’interdiction de la fleur et des extraits naturels, sans pour autant interdire la molécule. Ils essaient d’utiliser les agriculteurs comme de simples faire-valoir en leur faisant faire pousser une plante qu’ils n’auraient même pas le droit de récolter.

Quel est le combat aujourd’hui?

Depuis 20 ans, le combat consiste à ne plus laisser passer les choses. Jouany est catégorique:

“Il y a un marché où on peut s’auto organiser et être très bons. On n’a pas besoin des industriels pour nous dire quoi faire et récupérer toute la marge au final. On peut le faire!”

Étant producteur de viande à la base, il est parti sur le circuit court pour garder la marge et la valeur ajoutée sur sa ferme. L’agriculteur connaît bien la chanson. Ce qu’il souhaite, c’est que la vision de la production de CBD bien-être soit la même que pour le vin ou le fromage. Il y a une multiplicité d’acteurs et de terroirs. Que l’on cultive en Pigerolles, en Bretagne ou dans le sud, la même variété n’aura pas les mêmes caractéristiques. Ça se joue au climat et au type de sol. 

Penses-tu pouvoir gagner ce combat? 

Pour l’agriculteur, le combat est gagné d’avance. Les politiques donnent l’impression de s’en foutre mais l’opinion publique est avec eux, dit-il. Il prend l’exemple des vignes et des fruitiers dans la Vallée du Rhône. Entre les gels et les sécheresses, les agriculteurs sont confrontés à des difficultés. On sait que le chanvre n’est pas très sensible à la sécheresse. Le cultiver sur quatre mois hors période de gel permettra d’avoir un complément de revenu. Les politiques ne sont pas contre cette idée, surtout que cela évitera un arrêt de l’activité agricole où ils devront subventionner les agriculteurs.

En outre, laisser la filière aux industriels est une solution qui ne fonctionnera pas. Selon lui, nous ne serons jamais compétitifs avec les pays de l’Est qui cultivent le chanvre industriel sur d’énormes surfaces. Même si on s’y essaie, les agriculteurs s’y refuseraient pour un rendement égal à une culture de légumes. En effet, la production de chanvre est plus complexe. Sans un revenu minimum, ce n’est pas intéressant.

Quelles sont les solutions pour la filière CBD?

Selon Jouany, les solutions, on les a. Ce que contient le rapport parlementaire sur les usages du cannabis rendu l’année dernière permet de faire une belle filière française. Aussi, nous avons pris trop de retard par rapport à nos voisins européens. Ces derniers ne font pas de la qualité leur priorité. Ils produisent parce qu’il le faut. Il ajoute que le seul moyen de nous en sortir est de produire du CBD de terroir, avec des labels de qualité comme le vin et le fromage. Il faut mettre les agriculteurs français en avant pour créer la différence. Ils ont le terroir et le savoir-faire. Ce qui manque, c’est la liberté des variétés de méthodes de culture et de transformation. 

A l’AFPC, Il y a à peu près 300 adhérents et plus de 60% sont en agriculture biologique. Aucune autre activité agricole en France ne peut se prévaloir de chiffres pareils. Pourtant, il a aussi fallu se battre pour avoir cet agrément bio.

Parles-nous de Cannapole

Il s’agit d’un projet qui a démarré en 2018 avec le plan particulier pour la Creuse, pour la filière de cannabis thérapeutique. Cela fait 4 ans qu’il est dessus, avec 5 autres entreprises françaises sélectionnées sur des critères de compétences en termes de production, de transformation et de R&D. Ensemble, ils travaillent d’arrache-pied pour structurer le projet sur une ancienne base militaire de 5 hectares entourés de 3 clôtures. 2 hectares de panneaux photovoltaïques fournissent de l’électricité verte pour la production de cannabis dans un bunker de 850m².

Jouany affirme qu’ils font partie des six opérateurs auditionnés par l’ANSM sur l’écriture du cahier de charge de cannabis thérapeutique. L’objectif est de sortir le meilleur produit possible pour les patients. On parle de production de THC avec des ratios qui peuvent augmenter à plus de 20%. L’activité est super encadrée, si bien qu’une partie de la production est faite dans le bunker, et une autre sous serre. Ils espèrent bientôt cultiver en outdoor pour faire du volume à moindre coûts, si l’Etat le veut bien. Dans 2 ans, les premières fleurs et les premiers produits sortiront enfin sur le marché. 

Pourquoi attendre 2 ans?

A cause du covid, l’ANSM a pris du retard dans l’écriture des cahiers de charge. D’un autre côté, le blocage des politiques idéologues et des pharmaceutiques ont aussi fait que ce soit taxé de lenteur. Lorsque le cahier de charge sortira, il faudra d’abord distribuer des licences avant de se lancer sur le marché. Ce sera long mais ça viendra, rassure Jouany. 

“Notre combat chez Cannapole, c’est de construire un médicament qui soit le plus proche de la plante. Nous sommes militants et producteurs. Sur la ferme, on se refuse à faire du CBD isolate. Nous ne faisons que du full spectrum pour aider les patients avec l’effet entourage.”  

Un message inspirant pour la communauté?

“Achetons français, bio, sains, naturels et de qualité. Faisons travailler nos agriculteurs. Demandons des produits Français à nos revendeurs. Nous travaillons avec toutes les associations pour structurer une belle filière française. C’est ensemble que l’on peut y arriver, et pas séparément”. 

C’est sur ces mots inspirants que cette interview riche d’informations touche à sa fin. 

Rendez-vous sur Parlons Canna pour retrouver les podcast de différents acteurs de la filière CBD et cannabis médical.